supplément au Cxc #8
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Badame l’Ambasadrise
Badame participe régulièrement à divers collectifs, notamment Chez Jérôme Comix (ancienne et nouvelle formule) ainsi qu’à Comix Club, puisque vous pouvez lire ses pages sur le dessin dans ce numéro 8 justement. Quelle belle occasion pour moi de compléter ces entretiens sur le dessin lors d’un passage sur Rennes après le festival Quai des bulles en octobre 2008. Nous sommes à l’apéro chez elle, et entre deux tranches d’andouille bretonne, je lui ai posé mes questions, qui sont parfois complétées par Sébastien Lumineau présent ce soir-là.


Fafé : En général, fais-tu des crayonnés pour élaborer tes planches de bande dessinée ?

Badame : En fait, vu que je mélange les différents types de représentations et que je fais des hybridations avec de la photographie, le crayonné peut intervenir, mais ce n’est pas vraiment systématique. Je n’ai pas de règles établies.

Fafé : Mais tu crayonnes peut-être la mise en place de tes planches ?
Badame : hum… Ha ha ! J’utilise des logiciels de mise en page pour composer mes planches et j’avance plutôt au fur et à mesure, mais ça fait longtemps que je n’ai pas fait de planches de BD (Badame l’Ambasadrise a une pratique du dessin qui déborde largement du cadre de la BD, une belle expo lors de Périscopages 2007 en témoignait, voir les photos en illustration de cet article, ndlr).



Fafé : Et tes pages pour le Comix Club sur le dessin justement ?

Badame : Oui, je les ai composées sur l’ordi, j’avais des dessins, des photos…


Fafé : Tu dirais que ça fonctionne comme une espèce de puzzle ?



Badame : Les choses s’imbriquent, enfin, je dirais que ça utilise des jeux de superpositions, un travail de coïncidences. En assemblant différents types d’images, il y a de la narration qui surgit.


Ce que j’aime bien faire, ce sont des tirages d’images sur mon imprimante sur du papier épais, et je les retravaille à la gouache, à l’encre, par dessus.
Si je dois faire une mise en page de « cases », je le fais avant sur l’ordi, j’imprime, puis j’interviens directement sur le tirage qui me sert de point de départ.




La Fafé : Au moment de l’encrage, comment cela se passe-t-il ? Tu fais comment ? Bon, cette question fait partie de la série, mais c’est évident qu’au vu de ta pratique, elle s’adapte mal à ton travail. Alors ?
Badame : Peut-on vraiment parler d’encrage vu que les choses se font ensemble, au fur et à mesure. Heu… Comment expliquer ça ?


Fafé : Est-ce qu’on peut dire que c’est comme quand on fait de la couleur directe ?

Badame : Heu, oui, en quelque sorte. Mais c’est plus complexe, c’est une pratique hybride, en fait. C’est soit d’abord du dessin, soit après, mais c’est toujours du dessin, il y a forcément une étape dessinée, mais qui intervient à des moments différents.

J’aime bien aussi faire des dessins au crayon gris, à papier, et laisser ça tel quel avec la matérialité propre à cette technique là. Après, quand tu scannes et que tu travailles sur Photoshop, tu peux jouer sur cette matérialité. C’est génial l’ordi, ha ha !


Quand tu travailles pour la reprographie, tu sais que de toute façon, tu vas passer par l’ordinateur, alors autant travailler les images pour maîtriser le rendu sur la photocopie ou l’impression finale.
L’idée, c’est de prendre en compte l’écart entre un original et sa reproduction.

Fafé : Ton étape d’encrage, c’est l’ordi ?
Badame : J’utilise aussi l’encre de chine. Mais je finalise, je retravaille toutes les courbes à l’ordinateur.

Fafé : Est-ce qu’il y a un gros écart entre tes originaux et ce qui est imprimé ?
Badame : Ça dépend lesquels, c’est variable selon les dessins et les projets. Je prends en compte le processus numérique et d’impression au moment où je travaille l’original, j’essaie d’anticiper.
Parfois, je fais des originaux « finis », semblables à leur reproduction. Mais c’est vrai que j’aime aussi bidouiller avec l’ordinateur.

Fafé : Y’a t-il une part d’improvisation (ou improvisation totale) ? (indépendamment du scénario ou lié à lui).
Badame : Oui… Mais ça dépend des fois. Au départ, je monte le projet, je choisis des images, je trie, puis, à une certaine étape, je vois des manques, des trucs qui ne vont pas, et je continue les recherches. Mais comme je travaille par étapes, l’aléatoire intervient forcément, même si je ne le choisis pas comme processus.
Je ne pars pas de rien face à la page blanche, j’ai besoin d’un équipement minimal, images, documents… J’ai essayé de faire du dessin d’imagination direct, c’était une catastrophe. Je dois trouver les éléments dont j’ai besoin.

Sébastien : Tes images proviennent de magazines, d’internet ?
Badame : et de photos que je prends moi-même. Je joue avec les correspondances formelles et sémantiques des images, je travaille les narrations possibles qui peuvent émerger de ces échanges.

Sébastien : Et si tu cherches une image précise et que tu ne la trouves pas ?
Badame : Ah oui, bin, je laisse tomber, je fais autrement. Dernièrement je cherchais une image particulière, avec un point de vue, un angle spécifique, et non, je n’ai pas trouvé. Je me débrouille, je change ce qui était prévu au départ.


Fafé : Tiens, encore une question qui ne colle pas à ton travail, hé hé… Comment qualifierais-tu ton dessin, ton trait ? Plutôt propre, précis, net, soigné ou au contraire lâché, vif, imprécis, vague..... ? Ou autrement ?
Badame : On ne peut pas parler de trait, justement.

Fafé : Oui, c’est marrant, tu fais du dessin, tu le revendiques, mais il n’y a pas vraiment de « trait » à proprement parler. C’est peut-être pour ça, entre autre, que j’avais envie de te voir participer à cette série d’entretiens.

Fafé : Utilises-tu du blanco ? De quelle manière et pourquoi ?
Badame : De l’acrylique blanche, bien opaque.

Fafé : Pour corriger, masquer ou peindre ?
Badame : Pour peindre. Mais je le fais souvent sur un dessin ligne claire à la plume, l’acrylique vient se frotter au trait, le trait disparaît, ça donne un dessin vivant, ça lui donne de la matière.

Sébastien : C’est l’accident qui donne la vie, ce n’est pas toi ?
Badame : Il ne s’agit pas d’accident, quand je fais mon remplissage de blanc, je modifie volontairement mon trait.

Fafé : C’est donc du masquage, pas de la correction.
Badame : La peinture disparaissant à la reproduction, il y a du masquage, oui, en quelque sorte.

Sébastien : Mais, du coup, tu révèles plus le blanc que le noir ?
Badame : Je joue sur les espaces de réserve, il y a une présence du fond qui est très importante.


Fafé : Penses-tu que le processus de création se remarque dans tes pages, ton dessin ?

Badame : Oui, il est visible. Ou alors, soupçonnable. On peut deviner certaines choses, mais tout n’est pas visible.

Fafé : Est-ce que tu comptes sur la curiosité du lecteur qui peut se demander comment c’est fait ?
Badame : Oui, c’est intéressant, oui. Le lecteur se rend bien compte que c’est fait avec plusieurs techniques différentes, mais il ne peut pas tout voir.

Fafé : Tu penses que l’utilisation de la reproduction technique rend possible ce questionnement ?
Badame : La reproduction, ça écrase tout. Mais quand j’ai une idée de ce que ça va donner en repro, je travaille aussi en fonction de ça.


J’imagine que ça se voit au niveau du résultat imprimé, et donc que la lecture le prend en compte, ça fait partie intégrante du travail.

Fafé : Et le réalisme, est-ce quelque chose que tu recherches, ou au contraire que tu évites ? Pourquoi ?
Badame : C’est quelque chose que je recherche mais je travaille dans l’écart entre le réel et sa représentation. Ha ha ha, les bonnes vieilles notions d’arts plastiques !  Oui, je ne sais pas comment dire ça autrement.

Fafé : Tu sembles très liée au réel, car tu travailles d’après ou avec des images réalistes (photos surtout).
Badame : Oui, je pars de ça, puis après, j’en fais quelque chose de personnel. Je vais transformer cette réalité. Je modifie la forme pour la faire entrer dans mon récit. Et j’utilise aussi les jeux de confrontation et de juxtaposition des images entre elles. Ça pervertit ce réalisme apparent pour en faire une fiction, et donc une autre réalité.


- photos de l'exposition de Badame l'Ambasadrise à Periscopages, Rennes, 2007
- dessins extraits de pages parues dans le Comix Club 8 et le Comix Club 5